Quand les plages disparaîtront…

Littoral de Saint-Leu - Crédits photo : Aircam Réunion

Les plages de sable blanc à la Réunion sont menacées par l’érosion. La plage, le sable fin… Ce décor tant apprécié pour les pique-niques dominicaux, les loisirs ou les vacances pourrait  bien disparaître un jour… Zoom sur l’état de santé des zones côtières réunionnaises avec Roland Troadec, géologue, chercheur associé à l’Université de la Réunion et spécialiste de la dynamique sédimentaire des littoraux.

Le littoral réunionnais en chiffres :

– 25 km de plages de sable blanc (corallien)
– 14 km de plages de sable noir
– 93 km de falaises rocheuses
– 59 km de côtes de galets
– 13 km de côtes rocheuses plates
– 8 km de cordons littoraux alluvionnaires
– 3 étangs littoraux (Bois Rouge, Saint- Paul, Gol)

Le littoral est un milieu dynamique. Des processus terrestres, marins et météorologiques y interagissent et participent à son évolution. En fonction de ces facteurs naturels, les côtes évoluent par érosion (perte de sédiment du littoral avec, par exemple, l’amincissement d’une plage avant sa régression, le recul d’une falaise) ou par accrétion(un processus conduisant à l’accumulation de sédiments).

L’impact de l’homme, joue aussi un rôle majeur dans cette dynamique. De par ses activités, l’homme perturbe des phénomènes naturels contribuant ainsi au déséquilibre du milieu littoral et aggrave l’érosion naturelle. Son action peut être directe, comme dans le cas des prélèvements de sédiments (sable, corail mort), pratiqués longtemps pour le bâtiment ou la chaufournerie. Elle peut être aussi indirecte : par les conséquences d’une artificialisation du littoral (constructions en bord de mer) qui modifie les transferts sédimentaires côtiers ; par une limitation des apports, issus des terres et amenés à la mer par les fleuves, avec des extractions d’alluvions dans les rivières ; par le rejet en mer d’eaux nocives aux récifs coralliens (Source : BRGM).

Les indicateurs sont au rouge

Les côtes alluvionnaires et coralliennes (zones sédimentaires) sont ainsi les plus menacées. Ces littoraux meubles et bas sont soumis à des conditions océaniques qui peuvent être sévères. Les plages coralliennes de la Réserve Marine de la Réunion sont suivies par l’Université de La Réunion depuis plusieurs décennies. En 2010, 70% des profils témoins mis en place par le Laboratoire Géosciences étaient en situation d’érosion. Les plages reculent. Là où le littoral n’est plus disponible, à cause de l’emprise urbaine par exemple, les plages se réduisent et disparaissent. La situation est irréversible, atteste Roland Troadec. Aux Roches-Noires, à Saint-Pierre (entre la plage de la gendarmerie et celle de la Ravine Blanche) ou encore au bassin Pirogue à Etang-Salé, des plages ont disparu ou disparaissent, envahies par des aménagements lourds (habitations, murs et ouvrages de protection…).

Filaos sur la plage de l'Ermitage en 2001 - Crédits photos : DR Plage de l’Ermitage en 2001 Filaos sur la plage de l'Ermitage en 2013 Plage de l’Ermitage en 2013

Pour un œil non averti, il peut être difficile de mesurer l’ampleur du phénomène érosif. On voit toujours une plage ; elle ne disparaît pas du jour au lendemain. Mais si l’on regarde plus en détails les mesures du suivi littoral, les indicateurs sont au rouge. Beaucoup de géo-indicateurs sont visibles (ex : apparition de talus d’érosion, affouillement des racines des filaos, beach-rocks, une roche sédimentaire consolidée en dalles, visibles en pied de plage…) et traduisent l’ évolution négative, confirme le chercheur. Les chiffres sont là pour l’attester : de 1978 à 2003, un recul de 40m est constaté à proximité de la passe de l’Ermitage, au nord de cette zone, le recul est de 16 à 22m. Sur la même période, à la Pointe des Galets, un recul de 46m a été mesuré, il est de 16m à l’Etang Salé, au niveau du bassin de mouillage (source BRGM).

Artificialisation croissante du littoral

A ce jour, 18% des côtes réunionnaises sont artificialisées (aménagements lourds, ouvrages de défense…), soit plus du double de la surface occupée par les zones coralliennes, qui ne représentent que 7% du littoral de l’île. Dans certaines de ces zones artificialisées, l’urgence était telle qu’on ne pouvait pas laisser la mer grignoter l’espace. Mais le coût financier de ce type d’aménagements est énorme, sans parler des études techniques préalables également très onéreuses. Le problème n’est pas réglé pour autant, il faudra toujours assurer le maintien de cette défense face aux assauts de la mer. On ne sera jamais définitivement à l’abri. Si des initiatives privées ont eu leur part de responsabilité vis-à-vis de l’évolution négative constatée, pourra-t-on faire appel à la solidarité de l’ensemble des habitants de l’île ? Qui devra payer et aura-t-on toujours les moyens de payer ?, s’interroge Roland Troadec.

La responsabilité anthropique a pris le pas sur la responsabilité naturelle

Les moyens technologiques actuels nous permettent d’assurer notre défense face à la mer. Mais penser qu’on pourra toujours tout régler par la technologie, c’est faire preuve d’un optimisme inconscient. Technologiquement, ça peut se jouer, on créé aussi des emplois. Mais ces choix sont aussi très consommateurs de matériaux, pas forcément disponibles sur l’île. Dans certaines zones, le fonctionnement naturel nous permettrait de nous protéger. N’aurait-on pas mieux fait d’aider la nature à nous défendre ou de continuer à le faire ? La question est posée…

Concernant les littoraux  meubles, les attaques érosives constatées à la Réunion sont liées à de mauvais choix humains, estime Roland Troadec qui précise que la responsabilité anthropique a pris le pas sur la responsabilité naturelle. En sachant que 80% de la population réunionnaise est liée au littoral. Le problème n’est pas simple. Derrière, il y des intérêts humains.

A plus long terme, le réchauffement climatique agit “en bruit de fond” sur la dynamique côtière. Cyclones et tempêtes plus intenses, élévation du niveau de la mer, telles seront les conséquences des variations climatiques que l’on constate déjà : au niveau mondial, depuis 1993, le niveau de la mer monte de 3mm environ par an, indique le géologue. Des données qu’il faudra prendre en compte dans les aménagements littoraux à venir. Toutes les solutions devront être sur-dimensionnées et jusqu’à quand ? Imaginer qu’on puisse se protéger indéfiniment derrière des digues… Des catastrophes de plus grande ampleur se cachent derrière tout cela.

Défaillance de la puissance publique sur le domaine public maritime

Après les inondations causées par Gamède dans la baie de Saint-Paul en 2007, les réactions ont été vives. On a tenté en vain de faire comprendre que si protéger une habitation avec un ouvrage de protection lourd (enrochements, murs) résout momentanément le problème particulier, ce choix ne fait qu’aggraver le problème d’ensemble. A terme le départ de sable est toujours accentué au pied d’un enrochement et ne peut se combler qu’en sollicitant d’autres zones où les réserves ne sont pas inépuisables. Une érosion de plus grande ampleur est inéluctable. C’est une réponse globale et homogène qu’il faut trouver, pas une solution individuelle, préconise Roland Troadec.

C’est anormal de constater à la lumière de multiples exemples qu’on ne soit pas capable de contenir les initiatives privées et désordonnées sur le domaine public maritime (DPM). Il y a une défaillance de la puissance publique sur ce DPM, constitué pour l’essentiel du rivage de la mer et du sol et du sous-sol de la mer jusqu’à la limite des eaux territoriales, et sensé être géré par le pouvoir public de l’Etat. Les textes de loi existent pourtant… Mais leur application, c’est une autre histoire…

Photo de Une – Crédits : Aircam Réunion

A lire également : l’article Littoral : la loi joue-t-elle son rôle ?

Author: pressecologie

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