La chauve-souris : un animal qui nous veut du bien

Le Taphien de Maurice, Taphozous mauritianus - Crédits photo : Frank VassenA la tombée du jour, le sens commun voudrait que la nature se prépare à se mettre en sommeil, mais tandis que certains se préparent au repos, pour d’autres, la nuit ne fait que commencer. Animal nocturne, fréquentant des lieux sombres et inhospitaliers, les chauves-souris inquiètent tout autant qu’elles fascinent. Bruce Wayne les a choisies comme symbole pour devenir Batman. Emblème des vampires, elles tournoient au-dessus des manoirs hantés. Mais derrière l’image de “petit monstre” qui suscite la peur, se cache un animal aux mœurs méconnues. Véritable insecticide naturel, leur rôle est essentiel dans l’écosystème et elles sont d’une grande utilité pour l’homme. La rédaction de Pressecologie entame ici une saga sur ces reines de la nuit, seuls mammifères continentaux indigènes de la Réunion. Rendez-vous au crépuscule, pour une rencontre au-delà des apparences, loin des idées reçues.

D’étonnants mammifères

L’arrivée de la nuit révèle le ballet des chauves-souris, pas si silencieuses qu’il n’y paraît. Avec de drôles de petites boîtes appelés “batbox”, on peut capter, enregistrer et analyser les ultrasons émis par les chauves-souris, inaudibles ou quasi-inaudibles par l’homme.

Les chiroptères (du grec cheiros qui signifie main et pteros, aile), communément appelés chauves-souris, font partie des rares animaux qui peuvent “voir avec leurs oreilles”. Elles se dirigent la nuit grâce à un système d’écholocation. Elles émettent, par la bouche ou les narines, des séries de sons très aigus. Elles analysent ensuite l’écho perçu pour se repérer ou pour localiser leurs proies (Sources : F. Godineau et D. Pain, 2007, Plan de restauration des chiroptères en France métropolitaine). Par le biais d’un détecteur d’ultrasons, des caractéristiques propres à chaque espèce ou groupe d’espèces permettent l’identification acoustique des individus.

Longtemps considéré comme un oiseau, elles sont en réalité les seuls mammifères capables d’un vol actif. Leur aile est une main qui s’est transformée et dont les longs doigts sous-tendent une membrane de peau souple et élastique.

3 espèces de chiroptères à la Réunion

On dénombre 1 240 espèces de chauves-souris sur la planète : de quelques grammes à plusieurs kilos. Après les rongeurs, les chauves-souris représentent ainsi l’ordre le plus important chez les mammifères : une espèce de mammifères sur cinq est un type de chauve-souris. Il existe deux sous-ordres :

– les microchiroptères, auquel appartiennent les espèces les plus fréquentes à la Réunion (le taphien de Maurice, Taphozous mauritianus, reconnaissable à son ventre blanc, et le molosse de la Réunion, Mormopterus francoismoutoui). Il existe une troisième espèce indigène de microchiroptère (arrivée naturellement sur l’île), le scotophile de Bourbon, mais celle-ci n’a plus été observée depuis plus de deux siècles.

– les mégachiroptères ou “renards volants”, qui ne se nourrissent que de fruits et de nectar. La roussette noire (Pteropus niger), endémique des Mascareignes, appartient à cette catégorie. Alors qu’on pensait l’espèce éteinte sur l’île, un petit groupe a été découvert en 2007 dans l’Est, probablement issu de l’île Maurice où l’espèce s’est maintenue. Toutefois l’avenir de la roussette sur le territoire réunionnais demeure sombre (voir notre article par ailleurs : La roussette noire en danger critique). La faune originelle de l’île comptait une autre espèce de mégachiroptère, la roussette à collet rouge ou petit renard volant des Mascareignes (Pteropus subniger). L’espèce est aujourd’hui éteinte, décimée par la chasse et la déforestation.

Chasse aux idées reçues

Ces mammifères sont encore victimes d’accusations injustes, constate la Société Française pour l’Etude et la Protection des Mammifères :

– Les chauves-souris ne s’accrochent pas dans les cheveux et “n’attaquent” jamais. Elles ne mordent pas spontanément, sauf en cas de manipulation.

– Elles ne sont pas prolifiques, la plupart des espèces ne donnent naissance qu’à un seul petit par an.

– Les chauves-souris peuvent (rarement) être vectrices d’un virus de la rage qui leur est spécifique (moins que d’autres mammifères domestiques ou sauvages). En cas de morsure par une chauve-souris chez l’homme ou un animal de compagnie, il faut toutefois consulter un médecin et/ou un vétérinaire (l’île de La Réunion est considérée comme indemne de rage).

Une autre recommandation sanitaire confirmée par l’ASFA (association pour la sauvegarde et la réhabilitation de la faune des Antilles) : ne jamais visiter une grotte à chauves-souris, car dans certaines conditions (centaines à milliers d’individus générant une épaisse couche de guano, confinement, humidité) un champignon peut se développer sur les amas de guano et provoquer une maladie pulmonaire grave appelée histoplasmose.

– Et non, les chauves-souris vampires ne vivent pas en Transylvanie : seules trois espèces de chauves-souris se nourrissent de sang (celui des bovins, chevaux, porcs et oiseaux). Elles vivent en Amérique centrale et en Amérique du Sud.

– Non, les chauves-souris ne détériorent pas les constructions : elles ne rongent pas les câbles électriques, dépourvues de comportement constructeur (elles ne font pas de nid), les chauves-souris ne prélèvent pas de matériaux d’isolation et n’abîment pas les charpentes. Elles choisissent des arbres creux, des grottes, des fissures de falaise, des parois de ravines, et ont su s’adapter à la présence humaine, utilisant des volets, des combles, des bâtiments comme gîtes.

– Et enfin, non, les chauves-souris ne sont pas aveugles, mais la plupart d’entre elles ont une meilleure vision de nuit que de jour. Elles voient la vie en noir, blanc et nuances de gris et utilisent l’écholocation pour s’orienter, comme nous l’avons détaillé plus haut.

Installer des nichoirs : gîte et repos à disposition

Si les chauves-souris sont des voisines plutôt discrètes, il arrive que la présence d’une petite colonie entre la charpente et la toiture, pose quelques désagréments : il peut y avoir le bruit (grattements des animaux se déplaçant, ou cris…), les déjections… La solution ? Installer des nichoirs pour favoriser une cohabitation entre l’homme et l’animal (voir le plan de construction d’un nichoir à chauves-souris réalisé par l’association DSNE, Deux-Sèvres Nature Environnement).

Espèces protégées

Les chauves-souris de la Réunion sont protégées par l’Arrêté du 17 février 1989 : il est strictement interdit de blesser ou mutiler, détruire, capturer, enlever ou naturaliser ces espèces, qu’il s’agisse d’individus vivants ou morts. Selon le Code de l’Environnement (2010), toute personne portant atteinte à une espèce protégée est passible d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende (Article L. 415-3).

Seuls les vétérinaires, naturalistes, agents habilités peuvent manipuler les chauves-souris, en cas de nécessité ou au cours d’une mission scientifique par exemple.

Insecticide naturel

Parmi les avantages des chauves-souris, citons la pollinisation (pour les espèces phytophages) et la lutte contre les insectes.

Les microchiroptères sont essentiellement insectivores. Le soir venu, elles prennent le relais des oiseaux et peuvent consommer en une soirée des milliers d’insectes, soit 25 % de leur masse corporelle, tels que moustiques, mouches ou encore papillons de nuit dont beaucoup de chenilles se développent aux dépens des cultures, des arbres fruitiers. Les chauves-souris insectivores jouent ainsi un rôle clé dans la régulation des populations d’insectes et sont aussi très utiles à l’homme.

Deux espèces indigènes de microchiroptères

Le taphien de Maurice, ou chauve-souris à ventre blanc est classé “quasi menacé” dans la Liste rouge de l’UICN (union internationale pour la conservation de la nature). L’état de conservation du molosse de la Réunion, récemment élevé au rang d’espèce endémique (GOODMAN et al., 2008), est jugé en bon état. Il est classé dans la catégorie “Préoccupation mineure”.

Les deux espèces principales de microchiroptères de l’île ont fait l’objet d’une étude acoustique en mars 2009. La mission a été menée par le biologiste métropolitain et spécialiste des chauves-souris, Michel Barataud, pionnier de l’analyse ultrasonore, et Sylvie Giosa, sa collaboratrice (en partenariat avec le Parc national de la Réunion et la Brigade Nature Océan Indien). Grâce aux détecteurs d’ultrasons et à l’analyse informatique, la méthode mise au point par Michel Barataud permet d’identifier et étudier les espèces, de mener des inventaires.

Les résultats de l’expertise montrent une spécialisation du régime alimentaire du taphien (il affectionne particulièrement les papillons de nuit, coléoptères ou névroptères). Le petit molosse, pour sa part, pratique aussi bien la chasse en milieu ouvert, qu’en sous-bois dense, un comportement peu habituel dans la famille des Molossidés : M. francoismoutoui semble être le seul cas connu à évoluer avec constance dans tous les types de milieux en utilisant des structures de signaux sonar parfaitement adaptées. La chasse en forêt dense demande des adaptations particulières (sonar, morphologie) qui ne sont pas connues chez les Molossidés, détaillent Michel Barataud et Sylvie Giosa dans leur rapport de mission Identification et écologie acoustique des chiroptères de la Réunion, publié dans la revue scientifique spécialisée du Muséum d’Histoire Naturelle de Genève, Le Rhinolophe.

Une présence hégémonique du molosse parmi les insectivores nocturnes est constatée à la Réunion. Les scientifiques estiment la population, au minimum, à plusieurs centaines de milliers d’individus. Les molosses auraient-ils profité d’un facteur d’origine humaine, la pollution lumineuse, pour se développer ? C’est en tout cas, l’hypothèse avancée : La plasticité comportementale {des molosses} leur permet de largement profiter de la concentration alimentaire ainsi générée, optimisant les potentialités de reproduction de l’espèce.

Pour en savoir davantage sur les chauves-souris de la Réunion, rendez-vous dans un second épisode… Nous partirons sur les traces de la chauve-souris des hauts, ou scotophile de Bourbon, endémique de l’île, dont la dernière description date du début du 19ème siècle. Au cours de l’étude de 2009, une espèce de chauve-souris non connue a été entendue. En l’absence de capture, impossible d’identifier l’espèce. Dame chauve-souris cultive le mystère…

Plus d’infos :

Télécharger la plaquette “Connaître et protéger les chauves-souris à La Réunion” éditée par l’ONCFS (office national de la chasse et de la faune sauvage) – Cellule Technique Océan Indien

Photo : Taphiens de Maurice adulte et juvénile (reconnaissable à son pelage gris) – Crédits : Frank Vassen – Licence Creative Commons – Certains droits réservés

Author: pressecologie

Share This Post On

Submit a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *