Agriculture : La Réunion peut-elle se passer des pesticides ?

Cultures biologiques - Ile de la Réunion - Crédits photo : D. FourneryLes contraintes du milieu tropical ont conduit l’agriculture réunionnaise à devenir totalement dépendante des pesticides (désherbants, insecticides, fongicides). Un début de prise de conscience semble cependant s’opérer chez les agriculteurs. Pourtant, l’agriculture biologique est encore minime. Elle représente entre 0,6 et 0,9 % de la surface agricole totale (contre 3,8% en métropole). La Réunion pourrait-elle se passer des intrants chimiques ? Éléments de réponse avec Jean-Michel Boussardon, membre de l’AVAB (Association pour la valorisation de l’agriculture biologique) et animateur du jardin bio de la Foire agricole de Bras-Panon.

Les pesticides à La Réunion, état des lieux

Les agriculteurs réunionnais appliqueraient trois fois plus d’insecticides que leurs homologues métropolitains…

Ça me semble à peine exagéré, parce que chaleur + humidité = insectes. Dans un milieu où la terre, gorgée d’engrais, ne permet pas à la plante de se défendre, la seule solution c’est de passer par les insecticides. Les auxiliaires nécessaires à l’équilibre de la nature ne sont plus présents à cause de cette pression des molécules chimiques, au travers des insecticides, des désherbants et des fertilisants.

Ce qui nous inquiète c’est que, les insectes s’adaptant, de nouvelles molécules sont recherchées. Le temps presse quelquefois et les laboratoires ne prennent pas assez de temps pour tester. De ce fait, on s’aperçoit quelques années après que ces molécules sont aussi toxiques que les précédentes. Par exemple, une cinquantaine de produits insecticides utilisés dans l’agriculture sont des perturbateurs endocriniens.

Combien de tonnes de pesticides et d’engrais sont déversées sur les cultures à La Réunion ?

Ces chiffres ne sont pas évidents à trouver. Une étude effectuée dans le cadre du plan Ecophyto (lire par ailleurs l’article Les pesticides en chiffres) fait ressortir que 80% des eaux captées à La Réunion sont touchées par les molécules chimiques ou les nitrates. C’est le cas plus particulièrement dans les secteurs de La Bretagne, de Piton Hyacinthe et de Petite-Ile, où on retrouve des cultures intensives (NDLR : maraîchage).

Qu’est-ce qui explique cette utilisation soutenue des pesticides ?

Les pressions de la nature en milieu tropical sont fortes, en particulier lorsqu’on veut faire manger aux gens des produits hors saison qui sont donc sujets aux attaques. On a pourtant d’excellents produits comme les légumes lontan qui, eux, sont adaptés à ce milieu tropical.

Il y a aussi le problème du surdosage. Première raison à cela : ce n’est pas facile pour certains agriculteurs de faire un bon dosage selon la quantité et la surface sur laquelle on va épandre. Et la deuxième, c’est que lorsque l’agriculteur s’aperçoit que ses fruits sont attaqués, il remet de l’insecticide, parce qu’il a besoin de vendre ses fruits pour vivre.

Il y a encore sur place des stocks d’insecticides interdits, qui continuent à être utilisés (et peut-être aussi des importations illégales, comme ça se passe en Allemagne, Espagne ou Afrique). Au niveau des désherbants, malgré des modifications, il y a encore des gens qui utilisent le Roundup et autres.

Le désherbage, c’est un gros problème, même en agriculture biologique. Nettoyer le champ à la débroussailleuse, ou avec des outils comme le chisel qui va passer au milieu des rangs pour nettoyer, c’est long et coûteux en main d’œuvre. C’est plus rapide au travers de l’épandage de désherbant. Il y a eu quand même des évolutions puisque, depuis 2 ans environ, on utilise des désherbants moins polluants dans les cannes à sucre.

On peut aussi parler des raticides qu’on utilise par tonnes. On pourrait les diminuer tout simplement en évitant que les gens jettent dans la nature. Lorsqu’on jette sur le bord des routes, des sentiers et sur les dépôts sauvages, on nourrit les rats, qui vont infester encore plus les champs de canne et on devra traiter davantage encore.

Cultures biologiques - Ile de la Réunion - Crédits photo : D. Fournery

Quels sont les légumes les plus touchés par les traitements et, de fait, les plus difficiles à produire en bio ?

Les fruits et les légumes-fruits, tous ceux en fait qui sont impactés par les mouches piqueuses, ainsi que les légumes et arbres fruitiers qui sont touchés par les maladies cryptogamiques dues au fort taux d’humidité.

L’agriculture bio à la Réunion, c’est possible ?

– Agriculture biologique, agriculture raisonnée, qu’est-ce qui les différencie ?

L’agriculture bio ne tolère aucune molécule chimique de synthèse. L’agriculture raisonnée respecte les doses et traite avec des molécules chimiques à bon escient. On introduit les auxiliaires, en particulier sous les serres. Par contre, on utilise une pratique qui ne me plaît pas du tout, la culture hors-sol, c’est-à-dire hors terre. Il y a un développement de l’agriculture hydroponique, directement dans l’eau avec des fertilisants chimiques, très productive, mais est-elle bien saine ? De plus, les légumes ainsi produits n’ont souvent pas de goût. À La Réunion, la majorité des cultures sous serre se font hors-sol.

– Quels sont les freins au développement des pratiques biologiques ?

les pressions des insectes en milieux tropicaux ;
le formatage des clients habitués à des produits impeccables ;
le problème de la main d’œuvre : c’est une agriculture gourmande en main d’œuvre ;
le prix d’achat par les coopératives, pas forcément suffisant ;
un manque de disponibilité de bonnes terres : les propriétaires de terrains agricoles en friche ne les mettent pas à disposition parce qu’ils attendent souvent un déclassement. On en arrive à des aberrations où des agriculteurs bio se voient proposer un contrat tacite de 2 ans (NDLR : la durée légale du bail rural est de 9 ans). Comment peut-il s’investir durablement s’il sait que dans deux ans il devra partir ?

Produire sans pesticide, c’est possible selon vous ?

Je pense qu’aujourd’hui on peut produire autant au mètre carré, avec bien sûr une adaptation, c’est-à-dire produire en respectant la saisonnalité. On a des microclimats pour ça, qui permettent d’avoir des saisons décalées. Il faut inciter à produire des légumes adaptés à l’un des 200 microclimats de l’île. C’est un gros challenge, mais c’est possible.

Cultures biologiques - Ile de la Réunion - Crédits photo : D. Fournery

Peut-on aussi éviter les fertilisants chimiques ?

Il faut développer des filières de matières organiques sur place, en améliorant la qualité des composts de déchets verts et en utilisant des engrais verts adaptés aux milieux tropicaux, des fertilisants issus par exemple des sous-produits de la canne à sucre, du mouroungue (Moringa oleifera), etc. Ça ne suffirait peut-être pas, mais diminuerait fortement l’importation d’intrants.

On peut imaginer de la canne bio ?

On a les moyens de le faire, par exemple avec la mécanisation des coupeuses de canne, qui broient les feuilles et laissent ce paillage entre les rangs de cannes. Avec un bon paillage ou en plantant des engrais verts entre les rangs, qui serviront de couverture végétale, on peut pratiquement éliminer le désherbant. Aujourd’hui on est obligé d’importer du sucre bio qui transite par la métropole et qui vient de Madagascar ou d’Amérique du Sud.

Former et aider les agriculteurs pour développer le bio

Quelles avancées en matière d’expérimentation en agriculture biologique avez-vous constatées localement ?

Il y a un progrès important au niveau du FDGDON (Fédération départementale des groupements de défense contre les organismes nuisibles). C’est un organisme qui s’occupe de tout ce qui est insectes nuisibles et utiles, il recherche des palliatifs aux molécules chimiques en privilégiant l’installation des auxiliaires dans l’environnement de la culture.

Il y a également GAMOUR (Gestion Agroécologique des MOUches à la Réunion), mis en place par le CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), contre les insectes piqueurs des fruits et légumes. Le procédé utilise des attractifs pour limiter les insectes nuisibles (phéromones, plantes hôtes avec insecticide biologique) et un augmentorium qui augmente la quantité d’insectes utiles.

Il y a peut-être des efforts à faire au niveau de la formation. Il faut mettre en commun les différents organismes : le CIRAD, le FDGDON, l’ARMEFLHOR (Centre technique d’expérimentation en fruits, légumes et horticulture), la Chambre d’Agriculture et le GAB (Groupement des agriculteurs biologiques), mais également ce qui se fait à l’extérieur, en Australie, en Afrique, etc… Si l’agriculteur conventionnel n’est pas aidé par les organismes de recherche, s’il n’a pas la volonté de changer de méthode et si les aides à la création d’emploi ne sont pas attractives, l’agriculture bio ne se développera pas.

Cultures biologiques - Ile de la Réunion - Crédits photo : D. Fournery

Le nombre d’exploitations AB est encore faible à la Réunion. Malgré des superficies modestes, quelle est la tendance actuelle ?

Il y a 130 exploitations bio aujourd’hui (NDLR : contre environ 45 en 2009 – sur un total de 7 600 exploitations) : des petits producteurs installés par conviction et des plus gros qui sont en agriculture raisonnée et souhaitent se reconvertir, incités par les aides.

La demande est de plus en plus forte. Depuis quatre ans que je suis au jardin bio de la Foire, je vois l’évolution. Pour de plus en plus d’agriculteurs, il y a une prise de conscience, du fait de la couverture médiatique du problème insecticide et chimique, mais aussi des problèmes rencontrés par l’agriculture conventionnelle. Cependant, beaucoup d’entre eux craignent une baisse de rentabilité pendant et après la conversion en bio et, de fait, une augmentation de leurs difficultés financières.

L’agriculture biologique est une agriculture naturelle mais complexe parce que la nature est complexe. Ce que je voudrais dire aux agriculteurs (sans les montrer du doigt, parce qu’ils ont été formés à l’agriculture conventionnelle), c’est “pensez à vos enfants et à vous-même”. J’ai vu évoluer l’agriculture réunionnaise, je l’ai connue avant qu’elle soit véritablement intensive. Au niveau de l’économie réunionnaise, c’est une belle chose, mais cette économie est-elle durable ?

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