Plantes toxiques : le danger existe

Galabert (Lantana camara) - Crédits photo : Joaquim Alves Gaspar

“Naturel” ne veut pas dire “non toxique”, certains l’apprennent à leurs dépens. 54 cas d’intoxications aux plantes ont été recensés en 2012, selon le dernier bulletin du réseau de toxicovigilance de la Réunion. Marc Rivière, pharmacien à la retraite et botaniste par passion, étudie les plantes depuis près de 50 ans, leurs propriétés médicinales, mais aussi leur effet toxique, souvent ignoré par la population, par méconnaissance ou encore par confusion lexicale. Il milite pour une étude approfondie des plantes locales pour garantir leur innocuité, pour la constitution d’un fichier exhaustif recensant les végétaux toxiques et pour sa diffusion au plus grand nombre. A 86 ans, Marc Rivière a publié le premier livre sur “Les Plantes Toxiques et Dangereuses de l’Île” *. Laurier rose, pignon d’Inde, datura, héliotrope, galabert… 150 plantes et leurs effets symptomatiques y sont recensés. Des plantes que l’on croise au quotidien, dans notre environnement le plus proche, nos jardins, nos espaces publics, nos cours d’école, nos salles d’attente… Des plantes que l’on retrouve aussi vendues en tisanes sur les étals des marchés. Avec un point de vue à la fois scientifique, médical et botanique, Marc Rivière lance un appel à la prise de conscience sur la toxicité des plantes, les dangers de l’automédication et la méconnaissance de certains “tisaneurs” et pépiniéristes. Entretien.

– Pressecologie : La Réunion regorge de plantes et de fleurs qui peuvent être dangereuses pour l’homme…

Marc Rivière :

A la Réunion, nous nageons dans les toxiques. Les gens mangent toxiques, se soignent toxiques. Le danger est à proximité immédiate, on est entouré par les plantes toxiques. Pour vous donner un exemple, avec les deux rangées de lauriers roses qui longent la quatre-voie entre Saint-Pierre et Saint-Louis, il y a de quoi intoxiquer toute l’île ! De même, avec le Duranta erecta, un arbuste que l’on trouve dans toutes les haies, c’est un danger public. J’ai dit à un jardinier : “Ne plante pas ça”, il m’a répondu : “Mais il n’y a jamais eu d’accident !”.

– Jamais d’accident ? Cela signifie qu’il y a peu d’intoxications avérées ou qu’il est difficile de les comptabiliser ?

Il y a un tabou sur notre île. Les personnes intoxiquées avec des plantes ou des tisanes ne le disent pas, n’en parlent pas à leur médecin. S’il y a des accidents, on ne le sait pas. Les praticiens devraient être informés et formés aux plantes locales. Les hôpitaux locaux n’ont pas de fiches sur certaines plantes endémiques, ni d’antidotes appropriés. Il y a quelques années, des enfants avaient consommé des fruits de bois rouge, très toxiques à haute dose et c’est indécelable dans le sang. L’interne qui a pris en charge les enfants n’avait rien sur cette plante.

Les plantes toxiques en images

 

– Quelles sont les plantes qui représentent un danger pour la santé ?

Les plantes les plus dangereuses ne sont pas forcément celles que l’on pense. On connaît souvent les plantes toxiques de la forêt des Hauts de l’île, comme le bois de rempart, très toxique. Mais celles dont on en soupçonne pas la toxicité sont celles qui se trouvent dans notre entourage immédiat, celles que nous consommons. Il y a aussi le problème des plantes homonymes qui ont souvent des propriétés contraires, l’une est dangereuse, l’autre non, cela peut être très grave. Je ne veux pas affoler les gens, mais il faut prendre le problème à bras le corps. On a récemment eu l’exemple d’une intoxication avec du miel. On sait que les abeilles butinent le bois de rempart entre décembre et début mars. Le pollen, mais aussi le miellat, contiennent des toxines. Il faut déterminer une carte de la Réunion avec les producteurs de miel et les zones dangereuses et interdire la vente pendant la période de floraison du bois de rempart.

– Vous déplorez le manque de sérieux de nombreux “vendeurs de tisanes”.

A la Réunion, les marchés sont un danger public. Les plantes locales ne font l’objet d’aucune législation, leur vente est libre (à condition de ne pas les présenter comme une médicament à part entière – ndlr). Depuis 2000, après les avoir délaissées au profit des “médicaments dehors”, les Réunionnais reviennent aux plantes pour se soigner. On nous dit “prends cette plante, mais on ne nous dit pas à quelle dose, ni comment la prendre”. Et puis, on dit, se soigner par les plantes, c’est nos racines, nos coutumes, ce sont des conneries. On revient aux plantes, mais on ne les connaît pas. On a pas l’empirisme des anciens. Il ne suffit pas de prélever des feuilles ou de l’écorce, il faut savoir à quel moment, c’est le plus propice, la période idéale, là où les principes actifs sont les plus concentrés. Les gens qui ont hérité du savoir des anciens, de pratiques ancestrales, de recettes de famille, il en reste très peu. Les jeunes générations s’en sont détournées. Les autres se sont improvisés “tisaneurs”.

– Les pratiques doivent évoluer…

Je ne suis pas un partisan de la répression. Mais un encadrement et un contrôle des “tisaneurs” est nécessaire pour minimiser les risques. Et il faut tenir compte de la science. Le galabert est aujourd’hui connu pour sa toxicité, le premier symptôme est la photo-sensibilité. On le retrouve dans les tisanes, désormais il faut arrêter. De même avec le bois de savon, utilisé en tisane rafraîchissante, il contient une saponine qui détruit les globules rouges, il ne faut plus en consommer.

– La structuration d’une filière locale d’exploitation des plantes médicinales est évoquée depuis quelques années…

Le retour aux médecines douces est en vogue. Effectivement, ils veulent développer une filière de plantes médicinales à la Réunion. Mais il faut organiser le marché, avoir des producteurs, de la main d’œuvre, pour la récolte, le tri, le séchage… A retenir que le cycle de vie de certaines plantes locales est très long. Il faut planter dès maintenant. Imaginons, si on nous commande deux tonnes de telle plante médicinale, il faudra pouvoir les fournir, sans décimer la forêt…

– Quelles sont vos recommandations pour mieux aménager les espaces publics, les jardins…

Je dis toujours le danger est partout, dans les parcs, les espaces verts, les jardins, les salles d’attente des médecins… Certains horticulteurs, pépiniéristes et aménageurs fonciers ont conscience du problème, mais comme dans toute profession, il y a des brebis galeuses. Par exemple, à l’heure actuelle, on est en train de diffuser une plante au slogan alléchant qui, utilisée en tisanes, remplacerait l’aspro ou l’efferalgan ! Cette plante, la gaulthérie ou Wintergreen, ne contient ni aspirine, ni efferalgan, mais un dérivé salicylé qui, comme tous les dérivés salicylés, provoque irritations, inflammations, hémorragie des voies digestives, voire des troubles plus graves. J’ai aussi vu dans deux collèges que j’ai visité des Jatropha (plante cousine du pignon d’Inde) dans un parterre au milieu de la cour de récréation, avec des petits fruits ressemblant à des noix et très toxiques à portée de main des adolescents assis au bord du parterre. Et j’en passe ! Dans ma carrière, j’en ai vu beaucoup d’autres. Il faut que tout le monde prenne conscience du problème et que les professionnels se forment et s’informent pour pouvoir utilement conseiller leurs clients.

– Le plus grand risque, c’est bien la méconnaissance des plantes…

Après la sortie du livre, beaucoup de gens m’ont contacté, pour me poser des questions, évoquer leur expérience, me parler de plantes qu’ils utilisaient. De mon côté, j’ai référencé de nouvelles plantes toxiques. Il faudra les ajouter à la liste publiée dans mon ouvrage qui doit être réédité. Le livre a permis de faire réagir. Il ne faut pas croire, les gens font attention, ils ne prennent pas n’importe quoi. Mais la meilleure façon de les protéger, c’est d’analyser les plantes et de savoir à quoi l’on est exposé. 21 plantes endémiques sont en attente d’homologation. Il faut examiner au microscope ces espèces locales (leur composition chimique, leurs propriétés médicinales, leur toxicité… ndlr). Si elles sont homologuées sans étude approfondie, il peut y avoir de nouveaux “Mediator” en perspective.

Quelques précautions pour limiter les intoxications par des plantes toxiques

  • surveiller étroitement les enfants : faire particulièrement attention aux plantes ornementales dans les jardins et dans les maisons, mais aussi aux plantes dites sauvages,
  • conserver les plantes toxiques hors de la portée des enfants,
  • apprendre aux enfants à reconnaître les plantes toxiques,
  • ne pas manger, ne pas mâchonner, ni mettre dans la bouche de plantes inconnues (prendre garde aux plantes qui se ressemblent, l’une peut avoir un effet toxique, l’autre non),
  • ne pas supposer que toutes les parties d’une plante sont comestibles parce que les fruits ou les racines de cette plante le sont,
  • ne pas penser qu’une plante consommée sans danger par les animaux est comestible pour l’homme,
  • se rappeler que les toxines végétales ne sont pas systématiquement détruites par la cuisson (Sources : Intoxications par les plantes toxiques dans les zones tropicales et inter tropicales, Médecine tropicale, Professeur P. Aubry , février 2012)

(*) Référence de l’ouvrage : Les Plantes Toxiques et Dangereuses de l’Ile de La Réunion, Marc Rivière (Éditions Poisson Rouge)

Du même auteur : Les plantes médicinales à l’île de La Réunion, leurs amis et leurs faux amis : Homonymes des plantes locales, T. 1 (Azalées éditions)

Author: pressecologie

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1 Comment

  1. la gaulthérie ou Wintergreen est-elle ce qu’on appelle, en Guadeloupe la plante efferalgan? J’en ai dans mon jardin. Un jardinier me dit que de machuer une feuille supprime les maux de tête. Lui-même en a pris. Après lecture de votre article, j’hésite. Y a-t-il un vrai principe contre les maux de tête, et si oui comment la prendre (naturelle, en infusion) et à quelle quantité? 1 feuille, deux?
    merci de vos bons conseils.
    GR

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