Éco-construction : la lave peut-elle faire de l’ombre au béton ?

Matériaux de construction - Crédits : DR Des éruptions volcaniques au matériau de construction, il n’y a qu’un pas, ou presque… avec Haclave. Henri Clervil, gérant et fondateur de cette société réunionnaise créée en 2004, a conçu et breveté un nouveau type de parpaing fabriqué à base de scories. La lave pourrait-elle faire de l’ombre au béton, largement majoritaire dans la construction à la Réunion ?

Utiliser une matière première provenant des projections de lave en fusion pour bâtir des maisons, il fallait y penser. Solide, imputrescible, résistant au feu, le matériau conçu par Henri Clervil présente des qualités d’isolation thermique et acoustique légèrement supérieures au parpaing classique et permet des économies d’énergie.

Ce matériau innovant se présente sous la forme d’un parement brut utilisé en coffrage perdu ou en parement isolant. Il s’utilise aussi bien pour constituer les murs porteurs d’une habitation que ses cloisons intérieures. Sa matière est composée de scories de lave et de ciment. Le bloc béton qui s’impose dans la plus grande majorité des constructions à la Réunion, est, quant à lui, composé de ciment (poudre minérale constitué de pierre calcaire et d’argile), de granulats et d’eau. La structure portante d’Haclave convient aux constructions individuelles et collectives, aux établissements scolaires, hôtels…

Un éco-matériau de construction innovant

Actuellement un retour à une ancienne méthode de construction, la “ventilation traversante” est constaté. Pratiquée dans l’habitat créole traditionnel et plus largement dans les pays tropicaux, ce mode de ventilation s’est répandu à des constructions individuelles en béton avec ou sans pare-soleil, en bois généralement. Ce système courant dans un climat chaud permet d’augmenter le mouvement d’air à l’intérieur d’une habitation pour améliorer le confort thermique. Il peut se résumer par le principe de courant d’air.

La température varie peu lors du transfert avec un légère sensation de fraîcheur sur la peau, commente Henri Clervil. Mais il n’a jamais encore été démontré qu’en faisant passer de l’air à 30° dans les pièces qu’il ressortait à 20°. La température ambiante est ainsi absorbée par les murs en béton, qui transfère cette chaleur à la tombée de la nuit. Pour le concepteur, la solution n’est pas dans le seul recours aux vents traversants, ou encore aux protections solaires en bois, souvent coûteuses, mais bien au matériau de construction lui-même, qui doit avoir une faible inertie thermique, c’est-à-dire qu’il n’emmagasine pas la chaleur la journée pour la restituer le soir.

Lauréat du Ministère de la Recherche et du Prix Le Nouvel Entrepreneur 2011 , Henri Clervil souhaite avant tout trouver des solutions techniques pour traiter les pathologies du bâti et faire baisser la facture énergétique des ménages. Limiter le recours au “tout-climatisation” coûteux et gourmand en énergie, voilà l’un des objectifs affichés, tout en conservant une situation de confort.

La société Haclave et la SICA HR se sont associées pour construire deux logements sociaux semblables sur la commune de Petite-Ile, l’un utilisant le procédé Haclave du coffrage perdu pour mur de maçonnerie, et l’autre en construction classique.

Les tests effectués sur la première maison “Haclave” donnent des mesures satisfaisantes et répondent à la réglementation thermique en vigueur en outremer (depuis le 1er mai 2010). Pour rappel, la nouvelle réglementation thermique, acoustique et aération (RTAA DOM) concerne toutes les habitations neuves. Ces nouvelles dispositions visent notamment à améliorer le confort acoustique et thermique ainsi que la qualité de l’air intérieur, à promouvoir les énergies renouvelables (équipement en chauffe-eau solaire) et à réduire la consommation d’énergie en favorisant la ventilation naturelle et en limitant le recours à la climatisation.

Économies énergétiques et financières

L’éco-matériau Haclave est reconnu comme un bon isolant à la fois thermique et phonique. De ce point de vue, il fournit des performances légèrement supérieures à celles d’un mur classique en parpaings. Les simulations montrent que le complexe Haclave permet une économie énergétique et financière en cas de recours à la climatisation. Il permet de réduire la puissance du système de climatisation de 34% en zone 1 (côte sous le vent) et de 20% en zone 2 (côte au vent).

Thermiquement, la réalisation de murs de maçonnerie en coffrage perdu Haclave permet de réaliser des bâtiments performants pour les zones littorales de la Réunion. Cependant, l’étude a mis en avant des performances plus faibles pour les constructions situées dans les zones d’altitude nécessitant du chauffage (zones 3 et 4 Les Hauts et zones d’altitude).

Le procédé Haclave ne nécessite pas d’isolation complémentaire (ex : laine de verre, laine de roche…), ce qui est l’un des ses atouts majeurs. Il permet de réaliser des économies et de limiter les importations de matériaux. Les ondes sonores qui viennent heurter les parements sont en effet absorbées par le béton de scorie, initialement créé pour son pouvoir absorbant avec 32% de vide. Utilisés comme cloisons intérieures, le parpaing Haclave supprime les problèmes d’humidité liés à certains matériaux (ex : le plâtre). L’intégration d’un isolant en face interne (type polystyrène ou autres) lors de la fabrication du parement Haclave est toutefois à l’étude. Il augmenterait ainsi la résistance thermique du complexe pour une mise en œuvre dans des zones climatiques froides.

Une matière première largement disponible sur l’île

Le Laboratoire d’écologie urbaine LEU Réunion, bureau d’étude indépendant, était chargé de mettre en place et de suivre les premières expérimentations sur les aspects techniques, thermiques, énergétiques et environnementaux du parement Haclave. Jocelyn Meschenmoser, énergéticien, est intervenu dans le développement de ce procédé de construction pour LEU Réunion. Selon lui, les qualités de ce matériau sont nombreuses : Ses multiples possibilités de mise en œuvre (mur maçonné, mur sec, parement, cloison, doublage de toiture terrasse, …), sa matière première d’origine volcanique largement disponible sur l’île et dont l’extraction ne se situe pas dans les cours d’eau, ses propriétés thermiques et acoustiques légèrement plus performants que le parpaing ou le béton, sa facilité et rapidité de mise en œuvre. Des qualités non négligeables, mais l’énergéticien concède quelques défauts au matériau : son utilisation qui demande des pratiques constructives différentes du parpaing traditionnel. Il y a un besoin d’adaptation de la part des entreprises de construction, même si au final, la mise en œuvre est très facile.

Scories volcaniques - Crédits : DR

Son coût en comparaison du parpaing fabriqué de manière industrielle à grande échelle est aussi un obstacle au développement du parement Haclave, commente Jocelyn Meschenmoser. L’architecte conseil du CAUE (Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement) de la Réunion fait le même constat : Le problème est de dépasser a priori un surcoût (le gain que présente le produit en solution thermique ayant souvent peu de poids pour un particulier encore peu soucieux du confort thermique en terme d’investissement dans son budget de départ).

Difficile de changer les habitudes

Mais le coût du matériau n’est pas le seul frein. Ce matériau est nouveau et innovant , cela demande du temps avant de convaincre les différents acteurs du bâtiment (concepteurs, entreprises, utilisateurs) d’essayer quelques chose de nouveau poursuit l’énergéticien. Pour le CAUE, force est de constater, comme tous les nouveaux produits présentant des avantages écologiques et / ou thermiques, qu’il est particulièrement difficile de changer les “habitudes”.

Frilosité devant la nouveauté, surcoût… N’y a-t-il pas d’autres obstacles à une utilisation plus courante ? La réglementation et les normes du système français extrêmement contraignantes sont un autre écueil, selon Jocelyn Meschenmoser, même si aujourd’hui le procédé semble disposer de toutes les certifications nécessaires. Plus il y a de réalisations déjà construites, plus cela ouvre la porte à de nouveaux projets, plus de nouveaux maîtres d’ouvrage ou concepteurs sont intéressés, etc….. Les premières constructions concentrent toutes les difficultés, ajoute-t-il.

Le CAUE qui sensibilise sur les aspects de confort minimum lié à notre climat et aux enjeux environnementaux, constate de son côté que la réalité constructive liée au savoir-faire actuel rend tout changement particulièrement difficile, sans obligations officielles… .

Un concurrent du parpaing béton ?

Le challenge est de taille. A la Réunion le parpaing est le premier mode constructif surtout dans la maison individuelle, suivi de la structure bois (maison en tout ou partie bois), commente l’architecte du CAUE.

Haclave peut-il être envisagé comme un concurrent du parpaing béton ? Pas directement, d’après Jocelyn Meschenmoser, car ce n’est pas le même mode constructif. Ce n’est pas uniquement le matériau qui est différent, mais bien le principe de construction. Cependant, il est bien adapté au même type d’ouvrage : niveau RdC ou R+1 type maisons individuelles, et peut-être mis en œuvre par manutention uniquement et sans besoin de qualification très spécifique. Donc il s’agit plus d’une alternative au parpaing dans le même secteur de la construction qu’une simple concurrence, et c’est ce que nous, professionnels de la conception des bâtiments, nous attendons depuis longtemps.

Un matériau attendu par certains, en dérangerait-il d’autres ? Haclave serait-il victime d’une cabale pour retarder une commercialisation plus large du produit ? L’énergéticien du Laboratoire d’Ecologie urbaine a son idée sur la question :

De la même manière que pour tout matériau innovant et nouveau à la Réunion, les habitudes, les monopoles ou les petits arrangement de certains peuvent bien sûr être bousculés, mais c’est le cas pour beaucoup de produits à la Réunion, où la concurrence est parfois faussée, particulièrement dans le bâtiment. Pour une fois qu’un produit réunionnais, inventé et développé localement par un Réunionnais, est innovant, écologique, et adapté aux pratiques locales, je ne vois pas qui aurait des arguments valables pour empêcher le développement de ce produit.

Pour Solenn Lamprière, architecte spécialisée en construction écologique, la qualité principale du parement Haclave relève de la volonté d’utiliser une ressource locale : la scorie, mais concède toutefois ne pas l’avoir encore utilisé. En dehors du prix plus élevé du matériau Haclave, l’architecte spécialisée considère que le parement Haclave peut être considéré comme un concurrent du parpaing béton. Tout est une question de coût, résume-t-elle.

L’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) a élaboré une fiche sur le coffrage en scorie volcanique dans son Guide des matériaux performants pour la construction à la Réunion. On peut y lire que : le produit de conception locale offre une alternative peu coûteuse à l’utilisation du parpaing. Cette technique de construction en béton banché est 2 à 3 fois plus rapide et permet de supprimer les désordres de structure rencontrés avec l’utilisation des parpaings. Son coût monté devrait, à la Réunion, s’aligner sur les prix pratiqués par les entreprises utilisant des parpaings.

Autre avantage : par rapport à la construction en béton coffré, le chantier ne nécessite pas d’engin de levage lourd. Enfin, ce produit est favorable à une utilisation pour la réalisation de projets en démarche HQE (haute qualité environnementale) car il présente a priori, à la fois les avantages d’un faible impact sur l’environnement global, une amélioration du confort, et une réduction des risques sur la santé des occupants (pas d’émission de COV, composés organiques volatils, et formaldéhyde entre autres).

Des coûts de construction plus élevés qu’en métropole

Henri Clervil souligne que le coût des matières premières et, de manière générale, les coûts de construction sont plus élevés à la Réunion que dans l’Hexagone, dans un contexte de disponibilité foncière contrainte, lié à l’insularité et aux conditions géologiques.

Une étude réalisée à l’initiative du ministère de l’outre-mer en 2006 montre en effet que les coûts de construction sont élevés en raison du manque de concurrence dans la filière bâtiment, du coût des matériaux et des contraintes liées à la prévention des risques ou aux caractéristiques des sites. Cette étude notait également que l’augmentation rapide des coûts de construction résultait de la réduction de la taille des opérations, de l’augmentation du prix des matières premières et de transport, des augmentations de charges sociales et de marges des entreprises dans un marché rendu très porteur par la défiscalisation.

Maison "Haclave" - Crédits : DR

D’après cette étude, il semble aussi que le manque de concurrence dans le secteur du bâtiment, et plus spécifiquement dans les approvisionnements, augmente le prix de certaines matières premières. La structure même des marchés en outre-mer, et notamment la constitution de formes “d’oligopoles” (un nombre très faible de vendeurs et un nombre important de clients sur un marché – ndlr) ne jouent pas en faveur d’une baisse des prix.

Le parement Haclave est fabriqué dans des proportions artisanales, en attendant la mise en place d’une filière de production industrielle. De son côté, la famille Prugnière qui habite la maison prototype de Petite-Ile s’en dit satisfaisante. Un seul regret peut-être : sur la façade extérieure, j’aurai préféré qu’on laisse les dalles apparentes, au lieu de les recouvrir d’un enduit explique Mr Prugnière.

D’après le PRERURE (Plan régional des énergies renouvelables et de l’utilisation rationnelle de l’énergie), les bâtiments résidentiels et tertiaires utilisent près de 30% de la consommation d’énergie de la Réunion, correspondant à 35 % des émissions de gaz à effet de serre (Sources : Envirobat Réunion). Dans le même temps, le BTP est l’une des industries les moins durables au monde, utilisant environ la moitié des ressources non recyclables consommées sur la planète (Sources : AFP). En matière d’efficacité énergétique, tout comme dans l’éco-construction, la route est longue…

Plus d’informations :

– Dossier complet Construire avec le climat réunionnais sur le site EnviroBat Réunion

– La Réglementation thermique, acoustique et aération (RTAADOM et ses exigences :

  • Protéger lʼenveloppe de la maison
  • Ventiler les pièces principales
  • Utiliser lʼénergie solaire
  • Se protéger du bruit
  • Aérer les pièces de service

– Le guide de l’Ademe “Quels matériaux pour construire et rénover ?”

Author: pressecologie

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