Le Pétrel de Barau : 27.000 km sur les mers

Pétrel de Barau - Crédits photo : Benoît Lequette, Parc national de La Réunion

La Réunion est la seule île, au monde, à héberger deux espèces de Pétrels endémiques : le Pétrel noir de Bourbon (Pseudobulweria aterrima) et le Pétrel de Barau (Pterodroma baraui). Patrick Pinet, docteur en biologie marine, a mené des recherches pendant 4 ans sur le Pétrel de Barau. Considérés comme des sentinelles de l’environnement et des bio-indicateurs des ressources en mer, ces oiseaux ont un rôle essentiel, mais ils sont menacés d’extinction. Paradoxalement, peu d’informations sont disponibles sur leurs paramètres biologiques et écologiques. Ces données sont essentielles pour prendre des mesures de protection adaptées, assure le scientifique. L’objectif de la thèse de Patrick Pinet (“Biologie, écologie et conservation dʼun oiseau marin endémique de la Réunion : le Pétrel de Barau“) publiée en janvier 2012, était d’étudier les interactions entre cette espèce et son environnement, de quantifier les menaces qui pèsent sur elle et d’orienter les actions de conservation à venir. Le scientifique s’est également appuyé sur les données recueillies depuis plus de 10 ans par la Société d’Études Ornithologiques de la Réunion (SEOR) et le laboratoire ECOMAR, sous la direction de Matthieu Le Corre. Les travaux ont mis en évidence des capacités de déplacement extraordinaires et caractérisé les zones océaniques exploitées durant tout leur cycle annuel explique Patrick Pinet. Lors de sa phase de migration, le Pétrel parcourt ainsi en moyenne 27 000 km à travers l’océan Indien.

Naviguer entre mer et montagne

Ils parcourent des dizaines de milliers de kilomètres en mer. Ils ont des pattes palmées, mangent du poisson, sont parfaitement adaptés à l’océan, mais installent leurs nids perchés sur les plus hauts sommets de l’île et creusent des terriers (leurs pattes palmées sont équipées de griffes). Leurs zones d’alimentation sont en mer, leurs zones de reproduction se situent sur terre. Ces oiseaux cultivent ainsi l’art du paradoxe. Ils sont pourtant bien malmenés. Les oiseaux marins ont connu une diminution rapide de leurs effectifs sur les 20 dernières années. A l’échelle mondiale, sur les 32 espèces de Pétrels (genre Pterodroma), 25 ont un statut de conservation défavorable. Classé “En danger” (IUCN), les Pétrels de Barau, pour leur part, sont soumis à plusieurs menaces importantes : prédation par les mammifères introduits, braconnage et échouage. La mortalité des Pétrels liée aux éclairages urbains artificiels est un phénomène récent lié à l’urbanisation de l’île.

Un ancêtre venu de l’Antarctique

Décrit pour la première fois en 1963, par Armand Barau, le Pétrel de Barau a jusqu’alors été très peu étudié en raison de la difficulté d’accès aux sites de nidification. Une hypothèse a été formulée par les scientifiques pour expliquer l’intérêt pour le Pétrel de nicher en altitude : l'”ancêtre” du Pétrel de Barau serait un Pétrel venu de l’Antarctique, davantage adapté à des températures froides. Les sommets de la Réunion étaient donc un milieu favorable à l’établissement de l’espèce. Les Pétrels se reproduisant sur le site où ils sont nés, l’évolution a fait le reste : une espèce endémique issue d’un cousin venu du froid est apparue à la Réunion. (Une espèce dite endémique est issue d’une espèce indigène, arrivée naturellement sur l’île, mais qui a muté génétiquement pour devenir une nouvelle espèce).

Pétrel de Barau - Crédits : Thomas Ghestemme - SEOR

A ce jour, la population de Pétrels de Barau est estimée entre 6000 et 8000 couples. Un suivi des colonies a été amorcé en 2001 et un plan de conservation élaboré en 2007. L’objectif de la thèse de Patrick Pinet, amorcée en 2007, était donc d’approfondir les traits d’histoire de vie de l’espèce et de recenser les menaces qui pèsent sur elle.

Après une migration de 5 mois en mer, ils nichent sur les sommets de l’île

Les Pétrels fréquentent la Réunion de septembre à avril. Leurs sites de reproduction se situent entre 2 500 et 3 000 mètres d’altitude, sur les contreforts des Cirques, englobés au cœur du Parc National. Ces zones bénéficient par ailleurs d’une protection particulière (arrêté préfectoral de protection de biotope). Les nids, installés dans des terriers, sont sensibles à toute dégradation du sol et du couvert végétal. Pendant la reproduction (de septembre à avril), les adultes passent le plus de temps dans les zones où il y a beaucoup de ressources pour se nourrir, variables selon les mois. Ils alternent les phases de pêche en mer et les phases de nourrissage des juvéniles. Une forte fidélité au partenaire et au site de nidification a été identifiée. Les couples resteront ainsi fidèles à vie et donneront naissance à un poussin par an. Sur une centaine d’œufs pondus, 68 jeunes prennent leur envol, des chiffres qui témoignent d’un succès reproducteur plutôt satisfaisant, selon les scientifiques.

Des capacités de déplacement extraordinaires

Dans un second volet, la phase migratoire marine (d’avril à août) de ces pétrels a été étudiée. Le scientifique a analysé leurs mouvements pendant la période inter-nuptiale, durant laquelle les Pétrels passent plus de 5 mois en mer.

Pétrel de Barau - Crédits photo : Martin Riethmuller

Tous les individus étudiés suivent une stratégie unique et convergent vers une même zone dans l’est de l’océan Indien. Ils n’utilisent pas des habitats riches en ressources. Pour quelles raisons ? Une hypothèse est en cours de test : les Pétrels fréquenteraient une zone “compromis” entre les populations de Puffins du Pacifique (200 000 couples) au nord et les Pétrels sub-antarctiques au sud. En moyenne, ils vont parcourir près de 27 000 km. D’autres études devraient être menées pour approfondir ces questions comportementales.

7 000 jeunes récupérés depuis le lancement des campagnes de sauvetage

Depuis le milieu des années 90, une menace liée aux éclairages artificiels a été identifiée. Depuis une dizaine d’années, une campagne, lancée par la SEOR, est organisée tous les ans en avril pour venir en aide aux jeunes Pétrels. Ils ont pour particularité de prendre leur premier envol pour l’océan pendant la nuit. Attirés par les éclairages qui forment une barrière lumineuse autour de l’île, les oiseaux s’échouent au sol et sont incapables de reprendre seuls leur envol. Leurs pattes situées en arrière de leur corps ne leur permettent pas de marcher aisément sur le sol et de prendre leur élan. De plus, ils ont besoin de s’élancer d’un point haut avec des vents de face.

Éteindre les lumières : une idée “lumineuse”

Les recherches de Patrick Pinet ont mis en évidence que la phase lunaire a un effet sur les dates d’échouages. Lorsque le pic d’envol des jeunes correspond à la période de pleine lune, les échouages sont moins fréquents. La pleine lune diminue le risque d’être attiré par les lumières artificielles. L’absence de lune au contraire favorise les échouages et l’exposition aux dangers. Le seul espoir de ces oiseaux est alors d’être recueilli et confié à la SEOR, qui les soigne avant de les relâcher en bord de mer.

INFOS PRATIQUES :

Vous avez trouvé un Pétrel :
– Le mettre dans un carton à l’abri des prédateurs et de la chaleur.
– Ne lui donner ni à boire, ni à manger.
– Appeler la SEOR : 0262 20 46 65

L’oiseau sera ensuite pris en charge par l’association et sera relâché dans les plus brefs délais pour sa nouvelle vie.

Patrick Pinet préconise l’utilisation du calendrier lunaire pour modéliser le nombre annuel de Pétrels qui pourraient s’échouer. Des prédictions pourraient être ainsi fournies sur 20 ans et permettraient d’estimer le nombre d’oiseaux amenés à s’échouer. De fait, il serait possible d’optimiser les campagnes de sauvetage et d’identifier les périodes où l’effort de réduction des éclairages doit être le plus important.

Les dates des 13 et 14 avril ont été choisies pour l’opération “Nuits sans lumières”, car elles sont proches du pic prévu de l’envol des jeunes Pétrels. Le bilan réalisé par la SEOR indique, qu’en 2012, la majorité des échouages a commencé vers la mi-avril pour atteindre un pic (plus de 150 oiseaux signalés sur deux jours) lors de la lune noire. Au total, ce sont 850 Pétrels de Barau échoués qui ont été recueillis sur l’ensemble de la période (de fin mars à début mai).

Dans le cadre des Nuits sans lumières (voir notre article par ailleurs), collectivités locales, associations, entreprises, mais aussi particuliers sont invités à participer à une action concrète de préservation de la faune. Tous ceux qui veulent diminuer leur impact sur les Pétrels peuvent privilégier les extinctions d’éclairages pendant les périodes indiquées en rouge sur le calendrier prévisionnel des échouages établi par la SEOR.

Préserver les milieux naturels

La présence de déchets, induits par une forte fréquentation des milieux naturels (activités touristiques, loisirs …) favorise la prolifération de rats et chats errants, prédateurs de la faune indigène et notamment des Pétrels de Barau. La gestion de ces déchets, pour qu’ils ne soient plus inaccessibles à ces animaux, doit être une priorité, selon les scientifiques. Pour tous ceux qui fréquentent ces espaces, il s’agit de ne laisser aucun déchet, même biodégradable, dans la nature et de ramener ses déchets qu’ils soient biodégradables ou non avec soi.

Les études menées ont permis de fournir quelques propositions pour la conservation des Pétrels de Barau, notamment le modèle de prévision des échouages selon le calendrier lunaire, un système transposable à d’autres espèces menacées dans le monde. Les oiseaux en général, et les Pétrels en particulier ne mobilisent sans doute pas les foules, ne sont pas des sujets “vendeurs” commente le scientifique. Ils n’ont certes pas de valeur économique chiffrable en euros. Mais leur valeur est d’une autre nature, patrimoniale, celle-ci. Voir disparaître les Pétrels serait non seulement une perte pour la Réunion, mais aussi pour le monde, puisque cette espèce n’existe nulle part ailleurs. Ce “Zoiso la mer”, “Zoiso la terre” certains mois de l’année, pourrait bien être désigné comme ambassadeur de la Réunion, oscillant du battant des lames, au sommet des montagnes…

Observer les Pétrels de Barau en bord de mer

Entre septembre et mars, vous pouvez observer, en fin de journée, les Pétrels qui se rapprochent des côtes et volent au ras des vagues. Après une journée de pêche en pleine mer, ils rejoignent leur terrier sur les sommets de l’île pour nourrir leurs petits. Ils attendent la tombée de la nuit et utilisent les courants ascendants pour remonter dans les ravines de l’île. Les abords des embouchures de rivières (ex : Rivière Saint-Etienne, Rivière des Galets…) sont des sites privilégiés d’observation.

Pour reconnaître le Pétrel de Barau, il suffit de regarder le dessous des ailes déployées qui laissent apparaître une bande noire du coude au poignet. Pour éviter toute confusion avec le Puffin de Baillon (indigène de l’île), on retiendra que les parties supérieures du Puffin sont entièrement noir foncé et son bec fin.

Crédits photo : Martin Riethmuller, SEOR (Pétrel de Barau en vol) – Thomas Ghestemme, SEOR (Pétrel au sol) – Benoît Lequette, Parc national de La Réunion (Pétrel prêt à prendre son envol)

Author: pressecologie

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