Des hommes et des plantes

Raymond Lucas, président de l'APN (association des Amis des plantes et de la nature) - Crédits : Pressecologie

On a un rôle de passeurs. On veut transmettre, un savoir empirique, notre source, nos racines, notre début. C’est un support capital. Il ne faut pas l’oublier, voilà comment Raymond Lucas définit l’association qu’il préside. L’association des Amis des plantes et de la nature (APN), un nom évocateur et un objectif qui tient en quelques mots : que les Réunionnais retrouvent leurs racines, au sens propre comme au figuré. L’APN, c’est une histoire d’amour, d’espoir, d’engagement et de travail aussi. Une histoire d’hommes et de femmes qui ont fait renaître des plantes, des jardins, des forêts. La nature est l’avenir de l’homme. L’APN en a fait sa devise.

 Un patrimoine floristique unique

Raymond Lucas et les adhérents de l’APN militent depuis plus de 15 ans pour défendre le patrimoine floristique de la Réunion. Dans cette grande “tribu” qui compte plus de 300 familles adhérentes (soit près de 600 membres), vous avez les passionnés de mahots, les accros des orchidées, les férus de fougères et tant d’autres encore, amoureux de leur île et ardents défenseurs de sa flore.

Selon le président de l’association, les plantes méritent d’être connues, aimées et respectées. Et cela passe par l’information, la transmission : faire connaître les plantes, faire connaître ce que l’on a, c’est la base de nos actions. Quand les gens connaissent, ils se mettent à aimer, et s’ils aiment, ils protègent.

Espèce indigène, endémique, exotique

Une espèce est dite indigène lorsqu’elle est arrivée sur l’île par des moyens naturels et qu’elle était présente avant l’arrivée de l’homme.

Parmi les espèces indigènes, certaines se sont différenciées pour créer de nouvelles espèces, dites endémiques, qui se trouvent dans un territoire limité et n’existent nulle part ailleurs dans le monde.

Les espèces appelées exotiques ont, quant à elles, été introduites, volontairement ou non, par l’homme.

En créole, le terme “piedbois” désigne un arbre en général.

On distingue un “bois de …” qui qualifie une essence indigène ou endémique, par exemple, un bois de maman, un bois d’arnette… et un “pied de…” pour une espèce exotique, par exemple un pied de letchi, un pied de banane.

La Réunion compte 856 plantes indigènes (dont 232 endémiques de l’île et 156 endémiques des Mascareignes).

Et des plantes à protéger, il y en a à la Réunion, des espèces qui, si elles ne sont pas sauvegardées, risquent de disparaître. On ne peut pas attendre, martèle Raymond Lucas. Selon, les dernières évaluations (lire par ailleurs Une espèce sur trois menacée), 49 espèces végétales indigènes et endémiques (soit 5,4%) ont disparu de l’île, 275 autres (30,4%) sont menacées de disparition.

Bois de senteur blanc Ruizia Cordata - Feuilles, fleurs et fruits - Crédits : Pressecologie

Et pour sauver ce patrimoine en péril, il faut se retrousser les manches. Car les menaces sont nombreuses. Destruction ou fragmentation des habitats des plantes natives, espèces exotiques envahissantes qui grignotent leur territoire et sont plus habituées à la compétition, pollutions, phénomènes climatiques… Et puis aussi l’oubli.

“Nou la fé, nou la planté”

La solution mise en œuvre par l’association pour qu’elles ne rejoignent pas la triste liste des espèces disparues : On a planté et on a fait planté. Le mérite de l’APN a été de mettre les Réunionnais en face des plantes de leur pays, inconnues du plus grand nombre, en marronnage (*) au fonds des forêts et pour certaines menacées de disparition. Il a été, loin du tapage médiatique, de leur souffler : ces plantes sont à chacun d’entre nous, prenons en des semences et aidons les à survivre et à se multiplier dans nos cours, explique Roger Théodora, membre de l’APN et ami de longue date de Raymond Lucas.

Depuis sa création, l’association a fin du chemin, les plantes aussi. En 2006, Raymond Lucas publiait un premier ouvrage qui recensait une centaine de plantes endémiques et indigènes de la Réunion, un ouvrage qui fera date. 7 ans plus tard, en 2013, et quelques milliers d’exemplaires écoulés, il en sort une réédition, intitulée “In ti kwin la kour pou bann plant andémik Larényon” (Un petit coin dans la cour pour les plantes endémiques de La Réunion), qui dresse le bilan de la situation de certaines espèces et retrace le travail mené par l’association pour sauver les plantes menacées. Prenez le bois amer, en 2006, il ne restait que quelques pieds sur 2 sites, aujourd’hui il est partout !, s’enthousiasme l’auteur.

Cartes extraites du livre In ti kwin la kour pou bann plant andémik Larényon de Raymond Lucas, 2013, chez Surya Editions Dans cette nouvelle édition, on pourra donc découvrir une première carte présentant un état des lieux des plantes dans leur milieu naturel (à gauche) et une seconde carte (à droite) qui présente la situation après l’intervention de l’APN.

“On avance, contre vents et marées”

L’originalité de l’association, et peut-être aussi sa force, c’est bien sa démarche. Elle s’oppose à la vision technocratique et bureaucratique de la conservation des espèces et des réglementations qui l’accompagne. L’APN c’est aussi un savoir-faire, souvent empirique, différent, mais complémentaire de la vision des scientifiques et techniciens de la botanique. Une espèce protégée, on ne la touche pas. Nous, on a tout fait pour qu’une plante en péril ait des petits. Au risque de bafouer la loi ? On ne veut pas être spectateur de notre patrimoine floristique et de sa mort, ni l’enfermer derrière des barrières. Alors tant pis on est maron (*), mais on avance, contre vents et marées. Pour rappel, un arrêté ministériel en date du 6 février 1987 fixe la liste des espèces végétales protégées dans le département de la Réunion (consulter la liste des espèces concernées). Sont interdits la destruction, la coupe, la mutilation, l’arrachage, la cueillette ou l’enlèvement, le transport, le colportage, l’utilisation, la mise en vente, la vente ou l’achat des spécimens sauvages des espèces citées dans l’arrêté.

Graines de Bois de senteur blanc Ruizia cordata - Crédits : Pressecologie

Nous sommes totalement d’accord avec la protection des milieux naturels, des spécimens sauvages. Mais les spécimens se trouvant dans les espaces ruraux ne sont pas concernés par l’arrêté (Le paragraphe 2 de l’arrêté stipule : l’interdiction n’est pas applicable aux opérations d’exploitation courantes des fonds ruraux sur des parcelles habituellement cultivées – ndlr). Si les plantes viennent de jardin, de cours, on peut les planter, c’est un droit, et même un devoir, estime le président de l’association.

“Notre travail est reconnu”

Si les relations n’ont pas toujours été au beau fixe entre l’APN et les structures publiques, les choses ont évolué. On a signé une convention officielle avec le Parc National pour la culture ex-situ d’une plante. Un pas de géant, lance Raymond Lucas. Autre nouveauté, depuis 2 ans, l’association prodigue ses conseils techniques auprès des collectivités, structures à caractère botanique, propriétaires fonciers. Notre travail est aujourd’hui reconnu.

Planter, planter… Tel est donc le credo de l’APN, mais pas n’importe comment. Pour assurer aux plantes leur pérennité, il a fallu et il faut former les gens et leur réapprendre à exploiter intelligemment leur patrimoine. Par exemple, une exploitante agricole qui voulait étendre sa parcelle aux Makes a fait appel à l’APN. On a fait un inventaire pour voir s’il y avait des essences locales rares et aujourd’hui, il y un sentier botanique à cet endroit.

Jeune plant de Bois de patte de poule - Vepris lanceolata - Crédits : Pressecologie

Notre objectif c’est que les gens prennent conscience que c’est important de préserver nos plantes. Elles sont nos racines. Allon’ protéger, n’attendons pas que le voisin le fasse ! Mais le message passe-t-il toujours bien auprès de la population ? La méthode est importante : On parle, tout simplement, et on aide. Des inventaires sont notamment réalisés par l’association chez des particuliers, des propriétaires de gîtes, mais aussi, grande nouveauté, à la demande des mairies. Une liste de plantes recensées dans la cour ou le jardin est remis, {les gens s’approprient ainsi leur patrimoine}}.

Des références identitaires dans les plantes

Raymond Lucas poursuit avec une anecdote :

Dans le secteur du Tour des Roches, une équipe était chargée de nettoyer un sentier. Je vois un des agents entreprendre de couper un bois de mam’zelle. Il me dit : “Je fais ce qu’on m’a dit, mi nettoy tout, mi met prop tout”. Le gars s’arrête et me demande : “ça c’est un bois de mam’zelle ?”. Je confirme. Il lâche alors sa pioche et son grand couteau et descend la ravine pour prévenir les autres : “on est en train de faire le couillon”. Le gars vient de réaliser, cette plante était dans la cour de sa grand-mère. Cette plante de son île, ce sont ses traditions. Quand il est informé, quand il sait, il devient le protecteur de la plante. Des exemples comme celui-là, j’en ai plein.

L’autre marque de fabrique de l’APN, c’est l’autonomie. L’association fonctionne sans subvention, les adhésions et quelques produits dérivés assurent le financement de la structure. Et une bonne dose d’engagement de la part de ses membres pour faire bouger les choses : Tandis que les programmes de restauration, de reboisement, coûtent des millions d’euros, nous, avec l’amour des plantes, on en sauve des milliers. Mais il y a encore tant à faire. L’association lance d’ailleurs un appel aux jeunes générations et tacle l’école d’antan au passage : Le nom des plantes est encore à décrypter. Les anciens y ont mis des messages. C’est notre histoire. L’école n’a pas joué son rôle dans ce domaine. Le savoir de nos plantes ne nous a jamais été enseigné.

“J’ai confiance en la population”

Pour l’APN, pas besoin de police ou de brigade pour assurer la protection de nos plantes péi : J’ai confiance en la population. Les officiels, au contraire, résonnent comme ça : les gens vont venir arrachés, donc on ne plante pas. Pour eux, la population ce sont des braconniers. La vision des Amis des plantes et de la nature est toute autre : Les plantes sont revenues dans les cours. Un lien s’est tissé de nouveau entre le Réunionnais et son “piedbois”. On part du principe que si les gens ont la plante chez eux, aux endroits voulus, adaptés selon le climat, l’altitude, ils ne vont plus détruire la forêt.

Les choses bougent aussi du côté des pépiniéristes qui se tournent de plus en plus vers les plantes indigènes et endémiques, l’APN conseille aussi les jeunes souhaitant se lancer dans le métier. Pour nous, c’est aussi une rampe de lancement dans le domaine public. Les pépiniéristes, formés par l’association, peuvent vendre des essences indigènes et endémiques aux aménageurs fonciers, à la différence de l’association qui ne vend aucune plante ou graine. Tout s’échange ou se donne à l’APN, rien ne s’achète, rappelle Raymond Lucas.

Raymond Lucas, président de l'APN (association des Amis des plantes et de la nature) devant un Bois de senteur blanc - Crédits : Pressecologie

Farouchement attaché aux plantes locales natives, Raymond Lucas n’est toutefois pas fermé à l’idée d’accueillir des exotiques, plantes venues d’ailleurs, dans les jardins et lieux publics réunionnais. Se limiter aux indigènes et endémiques, ce serait contraire à l’histoire de la Réunion. Mais je suis pour l’élaboration d’une liste rouge des plantes nouvellement importées pour avoir la garantie qu’elles n’auront pas d’impacts invasifs sur nos plantes pays, nuance-t-il.

Planter des espèces locales et utiles dans nos jardins

L’APN a fait (re)naître l’amour des plantes péi dans le cœur des Réunionnais. Les espèces endémiques et indigènes se multiplient sur leurs habitats d’origine, aux quatre coins de l’île, dans les cours, les jardins, les arboretums privés, parent les structures d’accueil touristique, ornent certaines cours d’écoles, collèges et lycéens, sont plantés aux bords des routes, dans des espaces publics, cultuels, sportifs… Plantez ! Encore et encore, rappelle Raymond Lucas. Un mouvement extraordinaire est né.

On finit cette rencontre au pied de deux Ruizia cordata, bois de senteur blanc, un arbre dont il ne restait que 4 spécimens en milieu naturel il y a une quinzaine d’années. Aujourd’hui, l’espèce s’est multipliée et peut être considérée comme sauvée de l’extinction, assure Raymond Lucas. C’est peut-être bien mon arbre préféré, confie-t-il. Le bois de senteur blanc, tout un symbole, celui d’une réussite, celui d’un engagement pour transmettre nos “piedbois péi”, vivants, aux générations futures. Qu’on se le dise, la nature est l’avenir de l’homme.

(*) Le terme “maron” signifie en créole ce qui vit naturellement à l’état sauvage et désigne aussi tout être vivant qui a fui son propriétaire pour aller vivre clandestinement dans la nature. Avant l’abolition de l’esclavage, il y a eu les Noirs Marrons, il s’agissait d’esclaves évadés qui avaient choisi de vivre clandestinement, à l’état sauvage dans les forêts et les zones escarpées de l’île. (Sources : “In ti kwin la kour pou bann plant andémik Larényon” de Raymond Lucas)

Author: pressecologie

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